Prix selon la destination

 

 


… Je dois dire que c'est la musique chinoise qui me touche le plus. Elle m'attendrit. Ce qui gêne surtout les Européens, c'est l'orchestre fait de fracas, qui souligne et interrompt la mélodie. Cela, c'est proprement chinois. Comme le goût des pétards et des détonations. Il faut s'y habituer. D'ailleurs, chose curieuse, malgré ce formidable bruit, la musique chinoise est tout ce qu'il y a de plus pacifique, pas endormie, pas lente, mais pacifique, exempte du désir de faire la guerre, de contraindre, de commander, exempte même de souffrance, affectueuse.
Comme cette mélodie est bonne, agréable, sociable. Elle n'a rien de fanfaron, d'idiot, ni d'exalté, elle est toute humaine et bon enfant, et enfantine et populaire, joyeuse et « réunion de famille ».

Henri Michaux
Un barbare en Chine

Bao Luo : voix, flûte, gu-zheng
Jean-Marc Foussat : Synthi AKS, voix





extrait :

Trace légère

 

 

Bao Luo Jean-Marc Foussat Fou Records FR-CD28
When Lowlands Consume the Space Yoko Miura Jean-Marc Foussat Creative Sources CS 405 CD

Deux réalisations de Jean-Marc Foussat, artiste sonore et électronique, parmi les plus significatives de sa trajectoire musicale. Confronté à une poétesse vocaliste qui joue aussi de la flûte et du guzheng dans deux morceaux, J-M F crée un univers plein de mystères, de saturations retenues, de halos fantomatiques, vraiment consistant. Des transformations de sons inouïes traversent le champ sonore, ralentissent, muent, se répandent dans des glissandi improbables ou des vibrations de gongs intersidéraux (Il était nuit. 4’02’’). Bao Lu fait vibrer le texte d’une voix à la fois fragile et forte, tendue face aux glissements entre les fréquences. Les trouvailles sonores qui enchâssent les notes perlées du guzheng (Trace légère. 6’13’’) et surprennent, racontent une histoire et provoquent une accalmie après une crise tellurique. Cernée de toute part par des farfadets et leurs guimbardes folles, une flûte chinoise s’égare dans les métamorphoses improbables de l’AKS. C’est ici que la voix de Bao Luo et le synthé s’approchent le mieux du contraste potentiel de leurs singularités (Ces yeux, amoureux des ténèbres. 14’23’’). Une expression dramatique sous-tend le développement des strates sonores, des voix géantes animent les sons synthétiques, saturent l’instant. Les spasmes de Bao Luo sortent des ténèbres. Silence. Pour qui a suivi la démarche de JMF disque par disque, Surface Calme est une véritable réussite, expression de la maturité de l’artiste. … Je dois dire que c'est la musique chinoise qui me touche le plus. Elle m'attendrit. Ce qui gêne surtout les Européens, c'est l'orchestre fait de fracas, qui souligne et interrompt la mélodie. Cela, c'est proprement chinois. Comme le goût des pétards et des détonations. Il faut s'y habituer. D'ailleurs, chose curieuse, malgré ce formidable bruit, la musique chinoise est tout ce qu'il y a de plus pacifique, pas endormie, pas lente, mais pacifique, exempte du désir de faire la guerre, de contraindre, de commander, exempte même de souffrance, affectueuse. Comme cette mélodie est bonne, agréable, sociable. Elle n'a rien de fanfaron, d'idiot, ni d'exalté, elle est toute humaine et bon enfant, et enfantine et populaire, joyeuse et « réunion de famille ». Henri Michaux Un barbare en Chine La confrontation avec une artiste d’Extrême-Orient réussit bien à Jean-Marc Foussat. La pianiste japonaise Yoko Miura est une artiste de l’haïku, de l’inversion mélodique, qui allie la plus grande simplicité à un jeu modal sophistiqué qui n’appartient qu’à elle. Face aux vibrations inexorables des démons de Foussat, le sang froid et la détermination nippones aux commandes du clavier créent un archétype entre les cycles respectifs des deux improvisateurs. Une note répétée et un enchaînement décalé au piano suffisent à déjouer les sortilèges. On perçoit alors la monkitude improbable de la sage (en apparence) pianiste. Plongés dans l’univers électronique mouvant de Foussat, la qualité des silences de la pianiste persistent, s’intensifient. Ensuite, le clavier gronde, les machines sifflent, soufflent la vapeur d’eau, l’air rendu, le clavier gronde avec fracas, et puis le ressac s’échappe et les trilles expressives du doigté magique inspirent des sonorités vraiment intéressantes. Le duo prend corps, l’univers se dilate, les images se déplacent, le clavier se répand, l’électronique répond avec justesse. Yoko Miura prend les choses à bras le corps faisant résonner les cordages. Son jeu se marie avec les inventions remarquables de J-M F. Jouer avec Foussat est une action spécifique et nécessite une application particulière. Il suffit de se laisser emporter par les ostinatos sauvages du clavier et les déchirements sonores, les contorsions incandescentes de l’AKS pour réaliser que ce rêve éveillé exprime toute l’intensité du jeu et la folie de l’imaginaire. Les répétitions de séquences de notes de Yoko Miura conjurent celles des loops bizarres de Jean Marc Foussat. Correspondances, émulation, concordances, inspiration même à travers le fracas : The Lowlands (23:41). The Space (18:32) enchaîne directement l’atmosphère finale de Lowlands et entame une toute autre perspective. La relation s’approfondit. Foussat réinjecte une ou deux portions échantillonnées du jeu de la pianiste et des secousses de ricanement. Un échange d’ostinatos et la recherche de solutions ludiques s’interpénètrent, se partagent. La pianiste crée une ballade sereine sur une plage d’où s’éloignent les mouettes. Des sifflements cadencés sortent de nulle part. Contre toute attente, un duo qui fonctionne. Yoko Miura tient assurément une voix originale et singulière au piano. L’art de Jean-Marc Foussat a atteint une belle vitesse de croisière, conjurant les sortilèges des synthés analogiques. Rencontre réussie entre deux artistes que tout semble opposer. L’intense finale de Space nous projette dans l’espace interstellaire entre quasar et trou noir.

J-M. Van Schouwburg
4 juillet 2018