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Jean-Marc Foussat : Synthi AKS, voix 
Urs Leimgruber : saxophones ténor & soprano
Carlos Zingaro : violon

 

 

extrait :

 

 

 

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O mistério das coisas, onde está ele?
Onde está ele que não aparece
Pelo menos a mostrar-nos que é mistério?
Que sabe o rio e que sabe a árvore
E eu, que não sou mais do que eles, que sei disso?
Sempre que olho para as coisas e penso no que os homens pensam delas,
Rio como um regato que soa fresco numa pedra.
Porque o único sentido oculto das coisas
É elas não terem sentido oculto nenhum,
É mais estranho do que todas as estranhezas
E do que os sonhos de todos os poetas
E os pensamentos de todos os filósofos,
Que as coisas sejam realmente o que parecem ser
E não haja nada que compreender.
Sim, eis o que os meus sentidos aprenderam sozinhos: —
As coisas não têm significação: têm existência.
As coisas são o único sentido oculto das coisas.

Fernando Pessoa



Le mystère des choses, où est-il ?
Où est-il puisqu'il ne se montre pas,
Serait-ce pour nous montrer qu'il est mystère ?
Qu'en sait le fleuve et qu'en sait l'arbre ?
Et moi, qui ne suis rien de plus qu'eux, qu'est-ce que j'en sais ?
Chaque fois que je regarde les choses et pense à ce que les hommes pensent d'elles,
Je ris comme un ruisselet qui bruit frais sur une pierre.
Car l'unique sens occulte des choses
Est qu'elles n'ont pas de sens occulte du tout.
Ce qui est plus étrange que toutes étrangetés
Et que les rêves de tous les poètes
Et les pensées de tous les philosophes,
C'est que les choses soient réellement ce qu'elles semblent être
Et qu'il n'y ait rien à comprendre.
Oui, voici ce que mes sens ont appris tout seuls :
Les choses n'ont pas de signification : elles ont de l'existence.
Les choses sont l'unique sens occulte des choses.

Fernando Pessoa



Das Geheimnis der Dinge, wo ist es?
Wo ist es, das uns nicht einmal erscheint,
Um uns zu zeigen, dass es ein Geheimnis ist?
Was weiß der Fluss und was weiß der Baum?
Und ich, der ich nicht mehr bin als diese, was weiß ich davon?
Wann immer ich die Dinge ansehe und daran denke, was die Menschen von ihnen denken,
Lache ich wie ein Bächlein, das frisch über einen Felsen plätschert.
Der einzige verborgene Sinn der Dinge nämlich
Ist, dass sie ganz und gar keinen verborgenen Sinn haben,
Das ist seltsamer als alle Seltsamkeiten,
Und als die Träume aller Dichter
Und als die Gedanken aller Denker:
Dass die Dinge wirklich sein sollten, was sie zu sein scheinen
Und dass es gar nichts zu verstehen gibt.
Ja, sieh da, was meine Sinne ganz allein gelernt haben: —
Die Dinge haben keine Bedeutung: sie haben Gegenwart.
Die Dinge sind der einzige verborgene Sinn der Dinge.

Fernando Pessoa

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Jean-Marc FOUSSAT/Urs LEIMGRUBER/Carlos ZINGARO
L'AILE D'ICARE
FOU RECORDS (FR-CD-44)
Est-ce la chute d'Icare dont nous surprenons la vertigineuse stridulation dès les premières notes de cet album auquel Jean-Marc Foussat mêle de nouveau son synthi AKS et sa voix ? Un sifflement acéré vient de transpercer l'atmosphère et s'abîme dans le bouillonnement urbain où se distinguent aisément les sirènes de la police. C'est par cette scène digne d'un film de Michael Mann ou Christopher Nolan que s'ouvre cet enregistrement en trio réunissant le saxophoniste Urs Leimgruber, déjà signataire d'un magnifique duo avec Jean-Marc - Face to Face, 2019 - et le violoniste Carlos Zingaro, également familier de son univers depuis le trio complété par Mia Zabelka - Dans les tiroirs, EP de 2016 – et leur concert en duo lors du Miso Music Portugal de 2021. Qu'on ne s'abuse pas, néanmoins ! L'aspect illustratif de cette introduction relève plus du clin d'œil que de la déclaration d'intention car, une fois passés les éventuels murmures d'une foule sidérée par l'extravagance de l'évènement, les trois musiciens vont se laisser emporter vers des espaces abstraits, territoires non balisés empreints malgré tout d'une rare expressivité.
Comme dans ces séries où l'on nous dévoile la fin avant de remonter le temps en un long flash-back, le trio suit le vol d'Icare jusqu'à sa chute annoncée, laissant à l'imaginaire le soin des escales et du trajet. Et c'est un marais nocturne dont les bulles épaisses crèvent à la surface, un feuillage bruissant que des êtres vivants écartent sur leur passage, un train qui s'engouffre sous un tunnel et découvre à la sortie un peuple fourmillant et murmurant sous le vent. Longtemps, le saxophone paraît dilué dans la matière du synthétiseur quand le violon, plus distinct, accompagne le voyageur et délimite de ses arabesques le lieu et le temps de chaque étape. Jusqu'à ce que le ténor s'extraie du magma mécanique et surplombe son tumulte pour soutenir le violoniste dans sa quête virtuose aux confins de la noise. Les vibrations d'une guimbarde, avalées puis digérées par le synthi AKS, deviennent une nuée d'oiseaux sauvages, elle-même entraînée par les vagues d'une scénographie lumineuse. Tapi à l'ombre du vacarme, le soprano d'Urs Leimgruber attend son heure, une clairière de silence dont il pourra définir la lisière de ses traits assurés, avant que son ténor ne perturbe la course du violon branché sur le secteur et souligné de graves profondes, pour finalement se fondre dans une cavalcade de percussions électroniques.
La fin de l'album nous conduit au plus près du soleil, au travers de nappes grandes ouvertes que le ténor ponctue de ses traits magistraux. Le lyrisme de ces échanges où rien ne semblait interdit nous aura ainsi mené, malgré de sombres accidents de parcours, jusqu'à la clarté d'une lumière blanche, surimpressionnée, où tressaillent à peine quelques plumes volées à l'aile d'Icare. On reconnaît bien là l'optimisme de Jean-Marc Foussat qui préfère, en dépit du danger imminent, sacrifier dès les prémisses l'inéluctable dénouement de sa tragédie.

Joël Pagier
Revue & Corrigée n° 134 décembre 22

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