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Daunik Lazro : saxophones alto & bariton   
Carlos Alves "Zingaro" : violon
Joëlle Léandre : contrebasse
Paul Lovens : percussion & scie musicale

 

 

extrait :

 

 

 

Notes de Pochette :
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Lorsque rien n’est plus donné, que l’on ne tient d’aucun dieu l’inspiration en laquelle on ne croit plus, reste à parier sur les ressources propres du matériau, l’alliance de l’intelligence et de la main qui, depuis que l’homme est homme, précisément, nourrissent la spontanéité créatrice et président à l’invention des formes. Un sursaut a saisi le siècle passé, l’a dressé contre des traditions sédimentées qui, sous le masque de la culture, semblaient convertir dans l’instant toute fraîcheur en un psittacisme fatal ; ces convulsions sont notre histoire. Depuis ce temps, plus aiguë, plus lancinante, la question se pose, en art, du commencement.

Si rien ne vient de l’extérieur donner l’élan premier, un thème, un concept, une vision même, l’esprit est ramené dans ses prétentions à ses fonctions apparemment les plus humbles, les moins séparées, d’accompagner à sa façon les mouvements du corps, se faisant le relais non moins ému d’une intelligence pratique, fusionnant dans le geste. L’énergie du geste, son économie, sont le tombeau des vieux dualismes. Et si l’on a pu céder à l’idée qu’en lui, le corps prenait sa revanche, ce n’était encore qu’en leur concédant.

Deux secondes à peine ont suffi à Joëlle Léandre, Daunik Lazro, Carlos Zingaro et Paul Lovens pour parapher d’une main collective ce silence d’avant la musique, dont la déchirure, si elle ne procède pas de lui, la soumet aux emprunts arbitraires qu’on a dits, qui l’inféodent aux langages communs, l’adressant ainsi à une oreille commune. Deux secondes pendant lesquelles s’organise, plus vite que la parole, une forme complexe, irréductible à la somme des subjectivités en cause, un idéogramme où la superposition de mouvements contraires, questions et réponses simultanées, ponctuations, suspensions, tensions et équilibres disposent un monde qu’une heure, c’est à dire, à cette échelle, une éternité ou presque, n’épuisera pas en son détail. Ce geste, la forme et son élan coextensivement livrés, le style — la pointe du sujet — et le son — l’ombre portée, l’ombre matérielle dans laquelle celui-ci s’enfonce fatalement en se découvrant —, leur contact natif, ce geste donc, apparaît comme le commencement de la liberté. Plutôt, il est la liberté qui commence. Ou bien encore, et ensemble, le commencement même.

Comment poursuivre n’est plus alors que la question de vivre. L’humour, la révolte, la marche et son infini trébuchement, chacun a sa recette, sa stratégie, sa posture, sa position. Qu’il donne aux autres, qu’il reçoit des autres, qui s’échange jusqu’à l’effacement complet de la possession — potlatch, en effet, mais au second degré, puisque aucun prestige personnel n’en est plus l’enjeu, mais le sujet lui-même. Vivre, jouer, ce n’est pas retomber, au bout du mouvement, dans l’histoire — les histoires… —, mais autoriser la poursuite de ce qui, dans son initiative, demande à frayer son chemin d’inconnu, à dégager les perspectives devant ce qui se trace. Etre attentif. Il n’y a maintenant de saisie que sur le fond de ce dessaisissement, de « parole » prise qu’en l’abandonnant au partage, à son destin sonnant, errant dans la matière, au travail en elle jusqu’à métamorphose complète. Travail du vivant sur la vie, jeu dans le jeu — silence —, la « forme », fantasme d’emprise toujours reconduit, la forme y passe ; passe dans le passage.  Improviser, ce peut être cela : ouvrir le chemin aux métamorphoses du geste. A ses conséquences en cascade. In-finir son commencement. La fin ne finit rien : le geste se retire, s’efface devant le dessin qui reste en la mémoire,  persistance silencieuse.

Confondue dans la durée biologique, la musique a vécu notre vie, transitivement. Nous sommes nous-mêmes passés dans la musique. En musique. Le miracle, aujourd’hui, c’est qu’il puisse y avoir « repasse », et qu’au passage, le geste demeure et son transitif infini, boucle en laquelle nous croyons voir se dessiner l’image tremblante de notre éternité dans le temps. En ce sens, l’improvisation captée, enregistrée, reproduite, n’est pas abolie, mais, sous réserve que ses acteurs aient soutenu sa puissance gestuelle, accélérée en son mouvement premier, portée au comble de ce qui, en lui, nous comble.

P.-L. Renou 2002

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Most Americans discover European improvised music using a map dominated by Amsterdam, Berlin, and London, which dwarfs and shoves the rest of the continent to the margins. At some point, however, even they realize the land lies differently. Yet, extensive exploration is required to correct the proportions, label the tributaries, and overlay the trade routes. In this endeavor, recordings become the coordinates that begin to flesh out the map’s heretofore blank spaces.

"Madly You" is valuable in this regard. Daunik Lazro, Joelle Leandre, and Carlos Zingaro are all but unknown to the typical American improvised music enthusiast, whose knowledge of Paul Lovens centers on his work with Schlippenbach Trio. Theirs are names seen occasionally in English language magazines, usually in connection with CDs available only through mail order services. Their stature in this supposedly peripheral Europe, and their respective and shared histories, entail few familiar reference points.

For them, "Madly You" would be a jolt, albeit a welcomed one. Even for the unusually motivated American, who has managed to hear these improvisers in performance, and to snag a good number of their recordings, the album imparts the concentrated sense of discovery so valued in the pursuit of improvised music. Conversely, at a time when improvised music is perceived in some European quarters to be slipping into a comfortable middle aged genre, this music is devoid of the stock gambits giving such prattle its limited sway.

The ensemble’s palette immediately engages the ear. Given the hegemony of the soprano and tenor saxophones in improvised music, Lazro’s use of alto, the once dominant jazz ax scantily represented in improvised music, and the equally seldom heard baritone is refreshing. On the higher horn, he blends well with the frequently soaring Zingaro; on the lower, he and Leandre can produce a fearsome rumble. Completed by Lovens’ small percussion orchestra, it is a palette adaptable to the bold strokes and subtle shadings filling these canvases.

The ensemble further distinguishes itself by how it employs these colors. Instead of machine gunning the listener, letting him or her in on an inside joke, or testing their polemical rigor, the ensemble directly communicates their passions. Additionally, these improvisations exude an impulsive, mercurial quality, the sense that the direction of the music could go almost anywhere at almost anytime. Subsequently, the listener is drawn into the unfolding of the music on its terms, not the ideologues’.

Among the score of reasons, committing improvised music to recordings is a risky proposition because it creates a familiarity, even an intimacy that would otherwise never exist had the tape not been rolling. It is therefore incumbent upon improvisers to issue recordings that prolong the listeners’ initial stage of discovery, that keeps them in a state of wonder long enough that they at least temporarily discard their assumptions, and in the case of Americans, their maps. Daunik Lazro, Joelle Leandre, Paul Lovens, and Carlos Zingaro do exactly that on "Madly You".

Bill Shoemaker 2002