Foussat/Lazro/Parker


Café OTO 2020

 

 

enregistré le 22 janvier 2020 à Londres.

Fou Records FR-CD 38/39



 

Pré-vente — Pre-Order


Prix selon la destination — Shipping according Location

 

 

Jean- Marc Foussat / Daunik Lazro / Evan Parker – Café OTO 2020
par Philippe Alen

Dedans, dehors, au loin

Nous écoutons un solo. Soit. C'est déjà être deux.
Jean-Marc Foussat s'est inventé un instrument à sa mesure, en apportant indissociablement – c'est son signe – toute sorte de bruits glanés, de rumeurs, de cartes postales sonores, et la voix, solitaire ou chorale. Il a une voix, faite de toutes les voix possibles, et même de quelques-unes qui n'en sont pas, pas vraiment. Quand il les articule, les superpose, les affronte, les tire l'une de l'autre il les choisit les plus hétérogènes possibles : prises là, dans l'instant, au micro, ou bien extraites d'une matière brute ou synthétisée, outrageusement parfois. Or, dit le phénoménologue, « un obstacle matériel (...) est seulement l'occasion pour moi de me projeter vers d'autres possibilités, il ne saurait leur conférer un dehors ».
Et nous sommes, nous-mêmes qui tendons, prêtons, donnons l'oreille à ce dehors, son dehors. Pour autant, pas un dedans – ou pas tout à fait, pas immédiatement. Sans la présence du tiers, qui l'atteste, le dehors est un dedans, sauf si en lui se rejoue la scène des voix. Dans ce reflet intériorisé du dehors, la voix réintroduit de l'altérité. Plutôt, la manifeste. Isolée, multipliée, orante, psalmodiante, tombant en rideau de pluie, elle vient à contre-courant des stridulations électroniques qui ouvrent le bal dans leur brutale, provocante, nudité de signal. La dramaturgie qui s'ensuit mesure la force respective des ameutements. Le silence même en participe. À mi-course de ce qui déferle et de ce qui se retire, dans cette frange où se superposent des flux contraires, se profile le lointain. Ni provenance, ni destination, lisière de rien, foyer de purs surgissements, d'effusion tour à tour douce ou violente, de résorptions aussi bien, fond sans fond, il fait du dehors et du dedans deux versants d'un flux en mutuelle et continue reconfiguration. Ce par quoi s'opère un transvasement, une transfusion qui reproduit dans la fabrication de la musique-même le phénomène propre à l'écoute.

Nous écoutons trois musiciens. Pas un trio pour autant, pas tout à fait, plus qu'un trio.
S'agissant de ces trois musiciens-là, d'Evan Parker, qui multiplie sa voix et la tresse à elle-même, de Daunik Lazro qui déchire la sienne et sculpte son écorché, de Jean-Marc Foussat qui fait surgir d'une boite toutes celles du monde additionnées d'un chant qu'il diffracte à loisir, chacun pour sa part a tourné à sa façon l'exercice du solo pour qu'il, singulièrement, s'ouvre et se peuple. Un trio, à supposer qu'il soit vraiment ce qu'il est, est toujours davantage que cela. Le tiers, en brisant la relation spéculaire des deux autres, introduit dans toute formation de ce type le point de fuite d'une fonction factorielle. C'est une particularité qui ne se répète pas avec l'accroissement de l'effectif. Mais dans ce trio-ci, la présence en outre aux côtés de deux saxophonistes, d'un manipulateur de sons électroniques, d'échantillons, et d'un dispositif de traitement de la voix en direct, étend considérablement la palette sonore : il fait entrer le dehors.
Depuis l'invention dans les années soixante de l'improvisation libre, Evan Parker et Daunik Lazro ont creusé leur sillon, infatigablement, inventé des voies, des sons, des signes, une signature qui ne s'est jamais figée sinon chez leur épigones. Jean-Marc Foussat les a enregistrés, dans un compagnonnage fidèle, attentif, de longues années, jusqu'à identifier sa position de « preneur » de son à celle d'un musicien fantôme parmi eux, néanmoins campé sur le seuil. Lorsque enfin il s'est décidé à le franchir, c'est en s'inventant l'instrument qu'on a dit. Parker s'est confronté ailleurs aux arcs-en-ciel chamarrés de Lawrence Casserley par exemple, il a philosophé avec Marteau rouge, et donc Foussat, mais c'était à quatre ; Lazro s'est plongé dans les ambiances « reportées » de Kristoff K. Roll ; tous deux ont joint leurs tresses et leurs écorchures, en de somptueux canevas, et en trio, mais avec un troisième souffleur, Joe McPhee.
Le dehors, c'est d'abord ce qui s'étend au-delà des murs de la cité. Il y a beau temps qu'Evan Parker et Daunik Lazro les ont franchis, mais c'est ici ensemble, dans la disposition singulière que l'on a dite, et c'est une autre affaire. De leurs citadelles ne subsiste plus dans leur dos qu'une silhouette bleue, dans la brume des confins. Ils s'aventurent une fois encore, sur des places de villages, dans l'animation paisible d'un cercle de cases, greffent l'élémentaire à l'organique, suscitent le groupement, l'excitation, esquissent un pas vers l'émeute, bravent le choeur, chevauchent le radeau des mélancolies, s'oublient, se rappellent, renaissent à eux-mêmes, rapportés l'un à l'autre par la noria du dehors alimentée à des sources inépuisables, périodiquement, profondément, sensiblement renouvelées. Du rempart de notre oreille, nous accordons le tympan à ces rumeurs, et dans ses vibrations, c'est nous-mêmes que nous réinventons, désarmés quand nous ne nous savions pas endurcis.

 

Jean- Marc Foussat  / Daunik Lazro / Evan Parker – Café Oto

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Inside, outside, and far away

We are listening to a solo. And yet... one has already become two.

Jean-Marc Foussat has invented for himself a made-to measure instrument, in bringing an inextricable mix – it's his trademark – of all kinds of gleaned sounds, rumours, and 'sound postcards'. Andthenthe voice, solitary or choral: one voice but made up of all voices that are possible, and even some that aren't really voices.
When he gives them expression, overlays them, confronts them, and pulls them apart, he selects the most diverse among them: captured there, in the moment, at the microphone; or extracted from the raw material; or else synthesised, outrageously at times. After all, as the phenomenologist says, 'a material obstacle (...) is only an opportunity for me to project myself towards other possibilities, it cannot give them an outside'
  
And those of us who lend our ears and listen to this 'outside', are its outside, which is to say that we are not 'inside' – not entirely, and not immediately.
Without the presence of the 'other' – the voice that replays the other voices and manifests the outside –  the outside would be an inside.
In this internalised reflection of the outside, the voice reintroduces 'otherness'.
Or rather manifests it. Isolated and multiplied, praying and chanting, falling in a curtain of rain, the voice runs in a counter current against the electronic stridulations that start the movement with a strikingly brutal and provocative nakedness. The dramatic action that follows is a measure of the respective force of the incitement; even the silence joins in.

And midway, between the surging forward and the retreat, in the liminal area where opposite forces overlap, looms the far away – the 'distant' that is beyond the categories of inside and outside.

Neither point of origin, nor destination, it is the edge of nothing. It is the home of pure emergence, of outpourings – gentle and violent by turn – and also of dissolution; a groundless ground. The outside and the inside become two sides of a reciprocal flow, and the reconfiguration continues, bringing about a decantation, a transfusion, which recreates, in the fabrication of the music itself, the very phenomenon of listening.

We are listening to three musicians. Not quite a trio, ­but also more than that. Evan Parker creates multiple threads in his voice and braids them together, Daunik Lazro shreds his to produce a sound that skins it, then sculpts its flayed form, and Jean-Marc Foussat brings out of the box all the voices in the world, adding a song that he diffracts, at leisure. Each musician manipulates the solo exercise in his own singular way, so that it is opened up and populated. A trio, even supposing that's what it really is, is always more than that. The third shatters the mirror-like relationship between the other two and, in any formation of this type, introduces the vanishing point of a factorial function. This feature isn't repeated with an increase in the number involved. But in this trio, beside the two saxophonists, the added presence of a electronic synthesiser, a sampler, and a voice processing device, significantly extends the sound palette. And the 'outside' is brought in.
           
Since the invention, in the 1960s, of free improvisation, Evan Parker and Daunik Lazro have tirelessly carved out a path, and invented new ways, sounds and symbols – a signature that has never been set in stone, as it has for their imitators. Jean-Marc Foussat had faithfully recorded them, in such close association over so many years, that his role as a sound engineer was that of a phantom musician whose presence was always with them, although he remained on the threshold. When he finally decided to cross it, it was with the invention of the tailor-made instrument mentioned earlier. Parker was also involved with the rainbow colours of Lawrence Casserley, and with Marteau Rouge and, therefore, Foussat, making a foursome. Lazro threw himself into the 'reported'  atmospheres of Kristoff K. Roll; they joined their braids and their abrasions, to create sumptuous canvases, as a trio, with a third player, Joe McPhee.

The outside is what lies beyond a city. It's been a long time since Evan Parker and Daunik Lazro have crossed the walls, but here, together, in the singular arrangement mentioned before, it's quite a different story. What remains of their citadel is behind them – a blue silhouette in the mist of its confines. They venture out once more, into the village squares, into the peaceful life of a circle of dwellings, graft the elemental onto the organic, and rouse up the gathering, and the excitement. They take a step towards the disorder, face the chorus, straddling a raft of melancholies. They forget themselves and then, reborn, remember themselves again, carried back to one another by the water wheel of the outside, fed by inexhaustible springs, and regularly, sensitively and profoundly renewed.

And, from the rampart of our ear, we tune the eardrum to these rumoured sounds, and in its vibration we too re-invent ourselves, disarmed before we ever knew we were battle-hardened.

Philippe Alen
English translation : Janette Parr